______ Ils n'étaient pas fait pour vivre ensemble. Ils n'étaient pas fait pour vivre ensemble. Il l'avait répété deux fois de suite, comme pour se convaincre lui-même de s'éloigner de la Folie qui le dévastait, folie qui la rongeait elle aussi mais dont elle n'en avait que faire.
______ Ils n'étaient pas fait pour vivre ensemble. Il lui avait chuchoté au creux de l'oreille mais elle l'avait prestement fait taire, comme si le fait qu'il ne dise pas tout haut ce qu'il pensait tout bas allait changer les choses. Elle avait laissé toutes ses propres peurs là-bas, quelque part sur une botte de foin, et s'était allongée sur Lui pour l'embrasser, d'un geste hésitant et maladroit qui parut le ravir autant que si elle avait été la ravissante jeune urbaine qu'elle aurait tant aimé être en cet instant - Tout sauf la campagnarde rêveuse, naïve et timide qu'elle était... Mais, lorsqu'Il avait commencé à ôter la petite chemise en toile qu'elle portait ce soir-là, elle n'avait plus pensé à rien, trop occupée à recevoir sa dose de bonheur. Chaque baiser était une nouvelle vie, qui dansait un instant sur sa peau avant de s'évaporer dans les airs. Un autre. Encore un autre. Elle aurait tellement voulu échapper aux grandes aiguilles du temps. Juste un peu. Ou peut être un peu plus qu'un peu...
______ Il lui avait dit en fixant son Bus-Tour, comme s'il l'avait déjà oublié. Il lui avait dit d'un ton blasé, comme s'il les avait déjà enterré, elle et leur début d'histoire. Et puis il avait tourné les talons et était parti. Si vite. Elle n'avait même pas eu le temps de regarder son visage une dernière fois, de le fixer dans ses souvenirs pour l'éternité comme dans les romans d'amour bon marché dont elle raffolait. La dernière image qu'elle avait de Lui était, bêtement, le sac de voyage qui se balançait de haut en bas sur Son épaule droite. Ridicule.
Elle finissait, à force, par se demander si elle n'avait pas rêvé tout ça. Si elle ne L'avait pas rêvé Lui.
______ L'histoire d'amour qu'elle aurait pu vivre avec Lui s'était achevée avant même d'avoir véritablement commencée. Ils s'étaient rencontrés. Ils s'étaient plu, malgré toutes leurs différences. Ils avait fait l'amour. Ils s'étaient parlé à n'en plus finir.
Pour jamais ! Ah, Seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Jean Racine.
______ Again and again. J'avais presque l'impression que le le désespoir ne jouait ses notes que pour mon coeur brisé. Egoïste. J'avais souvent entendu ce mot auparavant mais jamais encore je ne me l'était attribué. Egoïste. Oui, j'étais diablement égoïste. Et folle d'amour. J'aimais tant penser à Lui. Chaque seconde qui passait s'étalait à l'infini, me laissant un temps considérable pour rouvrir la plaie déjà béante qui s'était formé lorsqu'il avait choisi de me laisser sans nouvelles. Il me semblait que chacun de mes souvenirs me Le rapppelait. Comme si je n'avais été vivante que pendant les moments ou Son regard effleurait ma peau, avec autant de douceur que Ses doigts avaient ensuite détroné les baisers de Ses yeux. Comme si je n'étais née que pour Lui, et que j'étais morte sitôt que les battements de son coeur avaient cessés de me bercer, la nuit. J'étais morte parce que mon coeur était parti avec Lui. Ils m'avaient laissé tous les deux et moi, je n'avais rien d'autre à faire que prier Le Ciel de me Les rendre.
Je t'aime, Le Chanteur. Encore et encore... »
______ Je posai mon crayon et séchai mes larmes d'un geste lent. Puis, fermant les yeux pour imaginer chacune des expressions que son visage pourrait prendre lorsqu'Il lirait cette foutue, foutue lettre, j'ignorai pour une fois les battements désordonnés de ce qui restait de mon coeur, et me rappelai chacun des souvenirs que j'avais essayé de jeter aux oubliettes. Pour les revivre une dernière fois. Intensément. Je sentais Sa main emprisonner la mienne. Sa peau sur la mienne. Sa voix. Ses rires. Ses soupirs blasés et ses grands airs. Le moindre de ses froncements de sourcils.
______ Et soudain, le Mal. Horrible, irréfutable. Il explosa en moi, remonta à la surface. Noyade incensée. Larmes. Espoirs brisés.
____________________- Angie-Keith ! J'ai besoin de toi pour nourrir les chevaux...
______ Arrêt sur image. Rembobinage. Stop.Fin du Rêve.
____________________- J'arrive, Maman...
______ Je jetai un dernier coup d'oeil à la lettre avant de sortir, me promettant de la jeter dès que j'en aurais l'occasion.
______ Tic, tac. Tic, tac. Elle observait l'énorme pendule de leur petit salon depuis un moment, déjà. Il faisait si chaud qu'Angie-Keith n'avait de toute façon rien envie de faire d'autre. Tic, tac. Tic, tac. Elle jeta un coup d'oeil au dehors et constata, une fois de plus, qu'il ne se passait rien à la ferme, autant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Rien d'étonnant à cela. Qui viendrait acheter un cheval au beau milieu de nulle part, par cette chaleur qui plus est? Elle soupira, ferma et rouvrit les yeux. Tic, tac. Elle croisa et décroisa les jambes, changea de fauteuil, pris un livre, le reposa de suite. Rien à faire. L'ennui était toujours là. Tic, tac. Elle poussa un soupir exaspéré et pria le ciel pour qu'il arrive quelque chose. Quelque chose d'intéressant. Quelque chose d'étonnant. Quelque chose qui la tirerait de l'ennui dans lequel elle était en train de s'enfoncer. Tic, tac. Tic, tac.
______ Il entra en coup de vent dans la ferme, claqua la porte et observa les alentours. Puis, l'apercevant enfin, il s'avança aussitôt vers elle, une esquisse de sourire illuminant ses traits. Elle quitta son fauteuil et l'observa un instant. Il devait avoir une cinquantaine d'années environ. Il avait pour l'heure l'air essouflé et complètement perdu. Angie-Keith connaissait bien cet air. En général, lorsque quelqu'un passait leur porte avec cet air là, c'est qu'il...
____________________- Bonjour, excusez moi de vous déranger, mais nous sommes un peu perdu et... Auriez-vous l'amabilité de me dire où nous sommes?
______ Voilà. Une fois encore, ses suppositions s'étaient révélées juste. Elle lui sourit, croisa les bras sur sa poitrine et déclara malicieusement, se délectant d'avance des quelques minutes qu'elle pourrait passer sans s'ennuyer.
____________________- Vous êtes à Andraber.
____________________- Hum... Et, où est-ce précisemment?
______ Elle éclata de rire, inspira et prit le temps de jeter un coup d'oeil dehors avant de poursuivre. Un énorme quatre-quatre était à présent garé devant la ferme. Un énorme et très beau quatre-quatre noir.Elle le fixa dix bonnes secondes avant de daigner répondre à L'homme:
____________________- Vous devez être bien perdu pour atterir à Andraber. Quelle était votre destination?
____________________- Hamburg. Normalement nous... Enfin, disons que cette fois nous avons voulu changer un peu et passer par un autre chemin. Tout ça à cause de cet imbécile,...
______ Angie-Keith sourit de toute ses dents et remercia l'imbécile en question de lui avoir accordé quelques minutes. Puis, elle jeta un nouveau coup d'oeil en direction de la mystérieuse voiture. Son pied droit émit un léger claquement sur le parquet. Signe de curiosité pour qui la connaissait.
____________________- Andraber est bien plus au sud. Mais, je suis désolée, je ne serais pas capable de vous expliquer la route à suivre. Et mon père ne rentre que demain...
______ Les sourcils de l'homme parurent vouloir embrasser ses yeux. Il se racla vivement la gorge et serra les dents, marmonnant un moment dans sa barbe en fixant le quatre-quatre garé au dehors. Elle n'entendit pas grand chose, si ce n'est " Imbécile... Destination...Censés arriver ce soir... Comment on va faire maintenant ! "Puis, il soupira et passa une main sur son front d'un geste fatigué.
____________________- Y a-t-il quelqu'un susceptible de nous héberger pour une nuit?
____________________- Oui, nous ! répondit joyeusement la jeune fille en souriant de plus belle. Il y a 6 chambres, là-haut, qu'on loue de temps en temps...
______ Mais, avant que l'homme ait pu répondre quoi que ce soit, la porte d'entrée claqua de nouveau.
Surprise.
______ Un jeune homme. En un éclair, elle repéra et nota plusieurs choses qui lui fit perdre le fil des Tic tac de la vieille pendule. Des cheveux exceptionnels, ébouriffés, noirs corbeau. Maquillage autour des yeux, vernis à ongles noir. Puéril, sensuel. Pantalon, moulant. Ceinture, tête de mort. Démarche de quelqu'un qui en sait long sur son avenir. Air de quelqu'un qui respire autant d'argent que d'oxygène.
Il avait pour le moment l'air furieux.
Et sexy en diable.
____________________- Nom de Dieu, Saki ! Tu avais dis que ça ne prendrai pas longtemps !
____________________- Ecoute, Bill, c'est déjà assez fatiguant, alors, s'il te plaît, ne te mets pas colè...
______ Trop tard. L'ébouriffé émit un grognement furieux qui n'annonçait rien, strictement rien de bon. Puis, il se tourna vers elle, qui observait la scène en reculant légèrement, pétrifiée par la colère de ce Diable Sexy.
____________________- Et où est-ce qu'on est, d'abord?!
____________________- C'est ce que j'allais t'expliquer, Bill... Nous sommes à Andar... Heu, Ander...
____________________- Andraber, expliqua-t-elle non sans observer le contraste saisissant qu'offrait les deux personnages.
____________________- Voilà. Nous allons sans doute devoir passer la nuit ici... De toute façon, il commence à se faire tard...
____________________- Quoi ! répliqua Bill en ricanant bêtement. Tu crois que Je vais rester là-dedans une nuit entière !
____________________- Bill, arrête ! C'est impoli... avança-t-il en jetant un coup d'oeil nerveux à Angie-Keith.
____________________- Oh, ce n'est pas grave. Vous restez, ou pas, alors? Ma mère s'occupe des chevaux pour le moment, mais on peut vous arranger les chambres très vite...
______ Nouveau grognement de la part de l'ébouriffé, mais plus étouffé et moins furieux cette fois. Elle remarqua distraitement qu'il n'avait plus l'air aussi furieux qu'avant, et qu'il la détaillait maintenant des pieds à la tête avec un petit sourire arrogant. Ce qui ne la rassura pas pour autant. Saki parut lui aussi remarquer que la colère de Bill venait de s'évaporer mystérieusement dans les airs, puisqu'il lui demanda d'un ton radouci:
____________________- Alors? C'est d'accord?
____________________- Qui es-tu? se borna-t-il à demander à la jeune fille.
______ La réponse claqua dans les airs.
____________________- Je m'appelle Angie-Keith, j'ai 17 ans passés, j'habite à Andraber depuis 11 ans, je m'occupe des chevaux de ma mère et j'ai de bonnes notes à l'école, déclara-t-elle avec un petit rire. Et toi, qui est-tu?
______ Il rit de sa répartie, s'avança un peu vers elle, gonfla le torse et déclara d'un air important:
____________________- Je suis Le Chanteur.
______ Elle lui sourit et oublia tout bonnement la présence de Saki, trop occupée à Le détailler de la tête aux pieds, aussi charmée par son air arrogant que par l'once de timidité qu'elle décelait dans Le regard chocolat qui la déshabillait.
____________________- Enchantée, Monsieur le Chanteur.

